Il y a peu disparaissait la chanteuse bosniaque Ljiljana Buttler, magnifique interprète de la sevdah, le blues gitan qui a fleuri à Mostar (Bosnie- Herzégovine). La grande dame n'est pas partie avec son secret et nous laisse une héritière qui va aussi nous fendre le coeur. Ce magnifique album est une pierre précieuse. Zumra signifie en effet émeraude en bosniaque, mais désigne aussi quelque chose qui sort de la norme. Nous avions négligée cette oeuvre hors du commun lors de sa sortie, il y a quelque mois, il est grand temps d’en révéler l’éclat.
Zumra réunit la jeune et troublante chanteuse Amira et la sensible accordéoniste Merima Kljuco, qui a produit la chose. Les deux femmes se réapproprient des chants d'amour bosniaques, serbes ou macédoniens parmi les plus populaires et poignants. Au bénéfice d'arrangements délicatement épurés et d’une modernité respectueuse, ces chants retrouvent une nouvelle lumière, une nouvelle pertinence. Entre tension et extase, violence et douceur, l'accordéon, tour à tour lyrique, rythmique ou bruitiste, n'élude aucune nuance des sentiments parfois extrêmes qui flottent dans les Balkans encore meurtris par la récente guerre qui en a bouleversé les équilibres.
Propulsée par l'instrument qui pose les décors et suit les constructions narratives, la voix souvent céleste d'Amira incarne toute la gamme des soubresauts amoureux mélancoliques. Du désir brûlant inassouvi à la nostalgie, de la tendresse disparue à la présence obsessionnelle de l’être aimé en chaque lieu et à chaque instant, la chanteuse ne cesse de nous rappeler que l'amour sincère transcende la vie. Zumra est bien sûr un disque atypique mais restera comme une étape majeure dans l’histoire de la sevdah, en prouvant qu’une musique d’essence populaire peut garder sa vérité intacte tout en répondant à des critères d’exigence et d’innovations artistiques, pour peu qu’elle laisse battre librement les coeurs qui l’animent.